Texts about


April 2017 – One Bird, Two Stones /
Text from the gallerist Elisabeth Richard (Santo Amor Gallery)
Avril 2017 – Une pierre, Deux coups /
Texte de la galeriste Elisabeth Richard (Santo Amor Galerie)

The dawn of Merveilles begin with the bric-a-brac of the curious, the antiques hunters, the ramblers, and the antique dealers. It is there, the resting place of the things that have fallen into disuse, dragged around by the backwash of a materialistic society, expeditious and in a hurry, maintaining, when faced with its objects, an attitude of almost loving inconsistence, tirelessly generating waste. It is what is obsolete and insignificant that Magali Lambert is going to pick to make up her fantasies, each time mixing them with very fine fractions of nature.

A gallant and bizarre ensemble, the delicate feather, wood and plastic treasures and plant debris evoke the arrangement of traditional European cabinets of curiosities, which would gather  fossils, crucifixes, and studded charms. The artist meticulously takes her collection of trifles to Spain, France, and Belgium – three countries where wonder rooms were developed during the 17th century, time of the Baroque and Vanities.

 

L’aurore des Merveilles débute dans le bric-à-brac des curieux, des chineurs, promeneurs et antiquaires. Là où finissent les choses tombées en désuétude, traînées par le ressac d’une société matérialiste, expéditive et pressée, qui entretient face à ses objets une attitude d’inconstance presque amoureuse, engendrant inlassablement des rebuts. C’est dans ce qui est frappé d’obsolescence et d’insignifiance, que Magali Lambert va piocher pour constituer ses fétiches, associant à chaque fois au manufacturé de très fines fractions de nature.

Ensemble galant et incongru, les délicats trésors de plume, de bois, de plastique et menus débris végétaux évoquent la disposition des cabinets de curiosités de tradition européenne, qui rassemblaient dans une même totalité le fossile, le crucifix et le gri-gri à clous. L’artiste mène minutieusement ses collectes de vétilles en Espagne, en France et en Belgique. Trois pays où se sont développées les chambres merveilleuses au cours du 17ème siècle, celui aussi du Baroque et des Vanités.

Elle installe ensuite les Merveilles dans un dispositif scénographique sobre, minimal et régulier, à la codification fixe et proche des prescriptions muséales de la photographie d’objets d’art ou ethnographiques : fond neutre, vue frontale et aussi objective que possible, lumières contrastées et directes, qui affirment les contours et permettent d’appréhender les détails.

Les moissons de choses espagnoles, françaises et belges, passent ainsi de la main à l’œil. Soustraites de l’univers matériel et naturel environnant, elles sont transférées du monde quotidien de l’usuel et du préhensible, au monde du visuel muséographique, qui se concentre sur leurs qualités plastiques insoupçonnées. Elles se retrouvent dans un espace nouveau, prises dans un jeu qui reformule la place qui leur revient dans leur culture ou dans la nature. Les minces fragments d’une culture matérielle sans noblesse prennent d’un seul coup toute la place, retrouvant ainsi, dans un processus de réparation, une sorte de néo-hédonisme : un apparat qui les habille tout entiers, sans être pourtant nulle-part localisable.

L’homogénéité de la prise de vue rend manifeste l’effet de collage, mais écarte celui de désordre : le rapprochement des objets n’est pas le fait d’un simple entassement. Ces « trouvailles reconstituées » ne restaurent pas à l’identique l’innocence surannée de leur matière principale. L’écho assourdi du passé proche et le grésillement du grenier sont remaniés, retouchés avec une intuition ludique et limpide. La précision des assemblages, guidée par une impondérable intention humoristique, fonctionne comme un changement d’éclairage, où les choses échangent de façon incongrue des éléments de leur caractère : le piquant et le doux, le drôle et le solennel, le naïf et le grave, la préciosité et le toc, l’artificiel, le putrescible, l’animal, l’élégance, le charnel et l’inerte. De même que l’on observe dans ces compositions, un mélange d’être et de non-être, une tendance à l’anthropomorphe, qui semble chercher la part d’homme dans l’objet, sans manquer d’en passer par le naturel.

Jouant sur la fine pointe aiguë d’une poésie audacieuse, l’impact et le charme mordant de certains rapprochements suffisent à mettre en déroute le convenu, qui aiguille habituellement la compréhension que nous avons « des choses ». Un os sur le crâne chauve d’un petit moine joufflu, un pied de biche porte-manteau habillé en femme apprêtée : on y trouve un élément imperceptible d’ambivalence, qui nous éloigne de l’usage obtus et sommaire des objets. Un « je-ne-sais-quoi », un « presque-rien », générateur de cocasse et de fausses citations amusées, de situations où le sous et sur estimés sont tout simplement intervertis.

Magali Lambert retouche ainsi le texte de la perception qui entoure chacun des éléments de ses compositions, en y opérant des déformations non-routinières de tous ordres. Tantôt exagérations, tantôt euphémismes, les tours d’esprit de l’artiste ont quelque chose du jeu avec les formes verbales de la feinte, qui atténuent, dérobent, disent le contraire, ou autre chose, accentuent, ironisent. On ne saurait dire si le bébé crocodile desséché et la pomme de terre germée, dégonflent ou rehaussent l’emphase des couronnes qu’ils portent sur leur tête, relevant et taquinant en même temps les symboles et l’histoire qui va avec.

D’une beauté paresseuse ou d’un charme vivace, l’ambiguïté des choses laisse miroiter d’innombrables manières de tomber à côté d’une leçon apprise par cœur à leur sujet, et offre ainsi une prise aux narrations qui ont à raconter sur elles.


Avril 2016 – À l’orée de la forêt /
Texte de la commissaire d’exposition Marine Mercier-Derubé

Magali Lambert se saisit de la nature et la redessine telle qu’elle lui apparaît : fragile et mystérieuse, prête à trépasser. Diplômée de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, elle est une artiste pluridisciplinaire, avant tout photographe mais abordant un dessin délicat, multipliant les installations et maniant l’écriture à merveille : ses œuvres sont des histoires qu’elle nous conte. Emprunte des traditions et symboles de la Renaissance tels que les cabinets de curiosités, elle les fait voyager à travers le temps, se les approprie et les plonge dans une contemporanéité saisissante.
Magali Lambert enlace le naturel avec douceur et le rend mystique, beau. On pourrait s’attendre à passer l’orée de la forêt et pénétrer dans un imaginaire construit autour d’une légende, d’une nature fantasmée mais il n’en est rien, elle suggère ces univers, devenant magiques et paradoxaux à la fois, travaillant avec le trépassé, ce moment où la vie bascule et plonge vers l’au-delà. C’est un naturel qu’elle manipule avec justesse pour le faire renaître à travers le spectre de la forêt, où la notion d’espace-temps n’existe plus. Les animaux, ses habitants, en sont les fantômes. Pleine de sensibilité, Magali Lambert nous invite au souvenir, à la mémoire collective, aussi fragiles soient-ils.


Art Press n°418 / Janvier 2015 – Jeunes talents au Mois de la Photo /
Article de la critique d’art Dominique Baqué

(…)
Autres esthétiques, autres mondes, loin du voyage, chez Magali Lambert (…), qui scénographie avec maîtrise et préciosité – sans la péjoration du terme – la splendide théâtralité de ses images. Lors d’un séjour à la Casa Velasquez, à Madrid, mêlant la figure dix-neuviémiste du chiffonnier et celle, benjaminienne, du flâneur, Magali Lambert collectionne des objets-détritus qu’elle sauve des poubelles ou trouve au Marché aux puces – poupées, oursons, coquillages, animaux desséchés -, puis se les approprie en les érigeant en fétiches et en les combinant avec d’autres éléments insolites recomposés par ses soins. En Espagne, le catholicisme n’est jamais loin, et la profusion de croix et de chapelets trouvés confère aux images une sacralité qui voisine souvent avec la bizarrerie. Il y a en effet quelque chose de buñuelien dans ces scénographies d’objets incongrus, mais aussi un écho au surréalisme, et, de façon plus lointaine, à ces Wünderkrammer, ces cabinets de curiosités qui fascinèrent l’Europe, avant l’invention du musée, par leurs mirabilia. D’où l’ensorcelante magie, l’humour aussi, de ces compositions entre baroque et fantastique.
Ironie de cette Pata de jamón, une patte de jambon un peu décrépite, achetée en supermarché, et qui suintait sa graisse malodorante dans l’atelier de l’artiste. Celle-ci finit par la couvrir d’un torchon, mais du torchon dépassait un pied de porc à la cambrure étonamment anthropomorphique. Lambert « vêtit » alors la cuisse d’une dentelle blanche qui renforça la sexualisation du « pied », dont le sabot fut ensuite laqué d’un vernis à ongles rouge sang. Ainsi se dessina, entre fascination et répulsion, la jambe érotisée d’une femme monstrueuse. Quant à la Cage à plumes, il s’agit, sur le mode de l’humour noir, d’un boa emplumé de noir, enserrant ses lourds anneaux dans l’étroitesse d’une précieuse cage fermée par un cadenas – ainsi se reconnaît l’artiste – parfois. Et nous aussi, peut-être…


Préface du livre Histoires Naturelles, Taches de rouge et de vert (2014) /
Texte de l’historien de l’art Michel Poivert

On ne peut déborder qu’au prix de jouir de ses entraves.

Notre époque en appelle-t-elle à un nouvel érotisme ? À une interprétation ultime du bas-matérialisme de Georges Bataille, avec ses racines et ses prurits, recomposé dans une forme de panthéisme symboliste digne de Stéphane Mallarmé ? Du reste, le poème en prose de Magali Lambert n’est-il pas une manière de variation sur L’Après-midi d’un Faune ? Avec cette double présence du langage, cette spirale de la parole et du soliloque obscur, ce désir exprimé jusque dans sa frustration ?

Histoires naturelles est avant tout le récit imagé d’un moment fondateur. Lorsque, au fond d’une forêt s’ouvre l’espace d’une clairière, qu’après une marche le moment du repos devient celui d’une improbable rencontre. La scène (d’amour) entre l’artiste et la biche. Il faut observer cette fusion des êtres appartenant à des règnes distincts, cet accouplement des espèces que le divin aurait impérieusement diviser : il faut l’hybride. C’est-à-dire le merveilleux autant qu’il puisse être une forme d’expérience qui se donne d’emblée comme un récit légendaire.

Comment découvrir au fond de soi la possibilité de retrouver la mythologie. Et de la lier à une expérience individuelle ? Et voici Diane, déesse de la lumière (du jour) et du monde sauvage, de la chasse, de la virginité et de la chasteté, compagne de la biche, du cerf et de l’ours, chaste amante des bois et des montagnes. « Chaste amante » : oxymoron qui recompose dans les mots mêmes l’hybride qui est devenu la condition d’une puissance ingénue, venue des douleurs de l’enfance.

Comme la figure du poète chiffonnier baudelairien, Magali Lambert glane les débris de notre civilisation. Elle débusque des objets, des vestiges et des squelettes, les marie en un corps merveilleux, les photographie comme à la noce puis épingle cette images dans une boîte, de celles que l’on confectionne pour les papillons ou les insectes remarquables. Hybride encore, le dessin gratté dans l’épreuve photographique, les restes de la religion trouvés dans les brocantes espagnols appariés à des jouets, des débris, des colliers de fortune…tout ce qui fait la méthode de création de Magali Lambert. Et puis le miroir miniature de l’enfance avec lequel l’artiste s’amusait (nous dit-elle), jusqu’à ces miroirs posés dans la nature intégrant de facto à celle-ci la question toute entière des images.

Son art consiste à produire une construction en même temps que sa représentation : la chose est son image. La construction est ensuite démembrée et rendue à sa perte, l’image reste – non pas reproduction, car le référent n’existe plus, mais relique. Histoires naturelles est un petit livre qui repose en ces images, ses dispositifs, ses mots et ses griffures la question de la liberté et de la création. Il contient les images dans le récit, l’inscription dans les images, hybride lui-même de cette érotique des moyens plastiques et scripturaires.

L’expérience de la rencontre avec la biche est pour Magali Lambert le véritable point de fusion de l’art et de la vie. Elle lui permet de trouver le point d’équilibre avec les forces obscures qui la pousse à mettre en cage des boas ébouriffés. Mais il est vrai que l’on ne peut déborder qu’au prix de jouir de ses entraves.


Fiction inspirée des séries de photographies gravées Massacres et Portraits #1 (2014) / Bigger Than Life /
Extrait du texte de l’écrivain Arno Bertina, 2014

Magali Lambert m’envoie des portraits qu’elle a réalisé sans chercher aucun effet spectaculaire. Des gueules et des becs. Et d’abord celle d’un chien tout bête. C’est lors du développement que cette apparente normalité… Enveloppant la tête du chien est apparu comme un halo, l’esquisse d’un canard peut-être. Est-ce que c’est son ange-gardien pris de vitesse par les pixels, pour la première fois fixé ? Ou c’est une projection du chien – son rêve secret : un truc à plumes. Ou faire coin-coin, tout bêtement.

Ailleurs c’est un canard qui se rêve plus haut, plus large. Encore canard mais déjà connasse – une oie je veux dire. Les oies sont des pies. Grièches. Le canard se rêve « bigger than life ». Je ne connaissais pas cette expression avant d’entendre Emily l’utiliser. Je l’ai tout de suite beaucoup aimée. C’est la première fois que je l’utilise depuis qu’elle m’a quittée. Sensation étrange. Question : dans cette séparation qui m’accable beaucoup, est-ce que je vais, comme ce canard, parvenir à continuer à m’approcher de quelque chose de plus grand ? (La monstruosité musicale de cette phrase est-elle un élément de réponse ? …)

Homme → animal → homme. Zeus fait le mariole (cygne, taureau, etc.) pour séduire, avant de retomber sur ses pattes. Dans ce sens, le passage par l’animal est une partie de plaisir, une échappée rigolote ou une façon très humaine de se parer des vertus que l’on n’a pas. L’inverse existe aussi : les compagnons d’Ulysse changés en pourceaux avant de retrouver forme humaine ; des oreilles d’âne qui poussent au roi Midas ; le loup-garou de nos forêts… L’animalité comme punition, comme sanction. Qui se retourne contre les hommes. Mais l’autre sens (animal → homme (→ animal)) existe-t-il seulement ? Quelles fables ou quelle mythologie nous décrivent cette métamorphose-là ? L’histoire de l’humanité, oui, mais peu de récits, et pas de document. Il faudrait demander aux animaux. Est-ce la question que Magali Lambert aura posée à ceux qu’elle a photographiés ? La réponse est à pleurer : pas une bestiole ne se rêve accompagnée par l’homme, ou pas une ne veut en devenir un. Pour l’animal – même ce pigeon qu’on méprise tant – l’ambition d’être un jour bigger than life ne suppose pas d’en passer par là.


À propos de la série de photographies gravées Massacres (2014) /
Texte de l’écrivain Luis Seabra, 2014

« Quand je pars photographier la nature, j’emporte toujours un miroir avec moi. Il agit comme un objet magique : l’espace-temps n’y est plus linéaire, il est à lui seul une fenêtre ouverte sur le passé derrière moi, derrière nous. Il reflète notre histoire. »
Magali Lambert

Dans la fraîcheur d’une nuit de nouvelle lune, à l’orée d’un bois d’arrière-pays, il arrive que la magie de l’instant nous aide à lire dans la carte du ciel le symbole inversé de ces fûts serrés de colonnes végétales qui nous font face. Car ce soir Magali Lambert nous tend son miroir pour nous dire qu’Artémis métamorphosée a déserté le ciel pour se faire chasseresse. Elle nous invite à guetter tels des gués d’une rivière invisible, les layons qui conduisent au cœur de la forêt, là où biches, daims et cerfs séjournent, remplis d’une présence étrangement familière, et qui nous aimante déjà. Ces petits sentiers giboyeux qui mènent partout et nulle part sont ceux que son œil aiguisé, a perçus pour nous dans ses histoires naturelles, devinant peut-être que la déesse de la chasse aimait qu’on dépose ses offrandes dans l’antre des plus obscurs taillis.

On sait cette artiste depuis toujours inspirée par les télescopages poétiques d’objets disparates, par les rencontres inusuelles de mondes dont les dissemblances disparaissent à mesure qu’elle en scrute les affinités secrètes. Explorant dans le repli des clairières les halos diffus de l’« animale lumière », Magali Lambert trace sur les corps des bêtes les troubles contours de visages insoupçonnés, de figures hybrides tantôt ludiques, lyriques ou grotesques. Elle évite ce faisant toute forme d’idéalisation anthropomorphique, car son geste n’est pas le produit abstrait d’une réflexion, mais le fruit vivant d’une rencontre, l’efflorescence nomade qui naît du contact foudroyant avec cet autre qui n’est pas tout à fait un autre. Car bien sûr il n’est pas ici question de l’animal en général, mais de cet animal-ci, de cette présence singulière au monde dont le fond demeure, tout autant que le regard humain qui la scrute, repliée sur son indicible mystère.

L’empathie du geste de Magali Lambert tient d’abord à ce que l’être ne s’y laisse jamais figer par sa visée. Et c’est précisément pourquoi le mot « naturel » convient si bien à cette trouée inédite dans cet espace non-humain que Rilke nomme l’« ouvert » dans les Élégies de Duino. Ici, l’artiste emmaillote comme d’un voile de tendresse laineuse les pattes et les oreilles d’une biche, là elle biffe de rayures blanches la silhouette d’un cerf. Partout elle donne à voir ce qui se dérobe dans l’éblouissement d’une présence qui excède toute rhétorique visuelle ou langagière. Et si elle parvient avec un tel brio à dessiner le lieu d’une miraculeuse épiphanie qui nous affranchirait du partage malheureux des règnes du vivant, c’est qu’elle sait que les voies qui y mènent ne sont pas celles de l’éloquence tarissable mais celles de la poésie immuable des « fleurs et des choses muettes ».


À propos de l’exposition Histoires naturelles / Maison des Arts de Châtillon /
Texte du journaliste Didier Lamare, 2014

La photographe Magali Lambert nous entraîne dans un étrange voyage sur la frontière entre l’imaginaire et le réel.

Beaucoup de photographies – somptueuses – présentées à la façon des boîtes à insectes des cabinets de curiosités : on y voit des ébouriffages de plumes dans une cage cadenassée, une machine à écrire notre nature intérieure sur une feuille d’arbre… L’univers de la jeune Magali Lambert est composé d’une multitude d’archipels dont la géographie nous échappe et qui sont pourtant intensément familiers. Qu’ils soient nocturnes ou voilés de lumière, ce sont nos mondes de l’autre côté. Et chaque œuvre est une tentation : celle de retrouver en nous ces merveilles magiques qui surgissent, évidentes, dans nos rêves et dont nous ne savons pas conserver l’enchantement une fois revenus au royaume décevant du réel ; celle parfois de se laisser entraîner dans certains de ces gouffres pour aller voir de l’autre côté si l’on y est.
Que le travail de cette « ouvrière du songe qui opère au grand jour » – pour reprendre une expression du très beau texte que Thibault Marthouret lui consacre – soit essentiellement constitué de photographies, art du vrai s’il en est, renforce le trouble. Jamais morbides, parfois dérangeantes, toujours excitantes, ces Histoires naturelles ouvrent une parenthèse mystérieuse qu’on n’a pas envie de refermer complètement.


À propos de l’exposition Histoires naturelles / Maison des Arts de Châtillon /
Texte de la commissaire d’exposition et historienne de l’art Clotilde Scordia, 2014
La Maison des Arts de Châtillon clôt l’année 2014 en accueillant en ses lieux l’exposition Histoires Naturelles de Magali Lambert, du 5 novembre au 7 décembre.
Dans les salles de la Maison des Arts investies de photographies, de dessins et de volumes, Magali Lambert s’adresse au visiteur pour l’emmener aux confins des univers intimistes qu’elle a créés. Les Histoires naturelles que l’artiste nous raconte ici sont autant de petits mondes clos autarciques qu’il nous faut explorer : Eres una Maravilla ( Tu es une Merveille ), Miroirs du Temps, el Escorial et Worlds of Bones. Le lien entre ces mondes est encore une fois la dichotomie entre le sacré et le profane, le vivant et le trépassé.
La filiation est subtile avec De natura rerum de Lucrèce, poème qui incite le lecteur à se décharger du poids des superstitions, qu’elles soient religieuses ou temporelles, afin que l’âme trouve une paix pérenne. Car il s’agirait d’un voyage initiatique du regardeur qui passe de la noire ignorance à la lumière du savoir. Ce passage est effectif avec ces vanités et autres memento mori réalisés par l’artiste, qui interpellent chacun de nous sur sa condition de mortel et incite à l’humilité et au recueillement. Mais nul sentiment mortifère, il nous faut appréhender le travail de l’artiste comme une expérience intérieure. Expérience qui fait le jeu de ce passage, nous l’avons dit, de l’ignorance à la connaissance.
Autre thème abordé, celui du mythe de la forêt, chargé de croyances et symbole de notre inconscient. Magali Lambert est allée à la rencontre des hôtes de la forêt et leur a rendu hommage avec ses « photographies gravées », Massacres et Portraits #1. Les Histoires naturelles vous feront découvrir le lien ténu que nous entretenons avec la nature sans en être conscients.
La fascination de l’homme pour un ailleurs inconnu est intrinsèque et immémoriale.
Le travail de Magali Lambert aura une résonnance en chaque regardeur car les souvenirs qui ressurgissent à la vue des photographies et de ses mots qui accompagnent les œuvres auront un écho dans la sensibilité de chacun et dans la mémoire collective.

À propos de l’exposition Merveilles à Vollore / Château de Vollore /
Article de la journaliste Hélène Gilles, 2014
En parallèle du festival des Concerts de Vollore, le château abrite un petit échantillon de l’exposition de Magali Lambert, Eres Una Maravilla. Des œuvres photographiques admirables jusqu’à fin août.
C’est dans l’optique d’ouvrir le festival des Concerts de Vollore à d’autres formes artistiques que Bruno Chanel, le président, a pensé à Magali Lambert, une artiste plasticienne qu’il connaît par l’intermédiaire de la musique.

En résidence à la Casa de Velasquez à Madrid l’année dernière, l’artiste de 32 ans crée Eres Una Maravilla (*), «une série inspirée des cabinets de curiosités de la Renaissance, raconte-t-elle. C’est pourquoi elle est en parfaite harmonie avec les châteaux ou les églises».

C’est un petit aperçu de cette collection de photographies qu’on peut admirer au château de Vollore. Une exposition initialement prévue seulement pendant le festival que les propriétaires du château ont décidé de prolonger jusqu’au 26 août.

Magali Lambert récupère un peu partout des objets industriels ou naturels dont plus personne ne veut. Vient ensuite le travail artistique : par connexions, superpositions, elle crée des «objets merveilleux», poétiques et mystérieux. «C’est de l’art contemporain qui prend place dans le présent et s’assoie dans l’Histoire», commente l’artiste parisienne. Elle photographie ensuite ces installations, en studio. «La photo est au cœur de mon travail. Elle permet de capter l’éphémère, d’enregistrer une chose qui a existé mais qui n’existe plus, même pour le cas de la mise en scène».

Des œuvres contemporaines
Pour accompagner la série Eres Una Maravilla, elle a écrit un livre, «un récit poétique autour de la création comme je l’appréhende», précise-t-elle. Et de poursuivre, avec beaucoup de joie, «c’est la première fois que j’intègre l’écriture à mon travail. Avec cette exposition, cela me paraissait évident!».

«Tombée sous le charme» de notre région, Magali Lambert compte bien revenir, des projets plein la tête. «La nature merveilleuse et très riche présente ici se prêterait parfaitement à ma série Miroirs du temps pour laquelle je photographie des miroirs dans la nature», détaille la jeune femme. Et Magali Lambert réserve certainement bien d’autres jolies surprises à Vollore…

(*) De l’espagnol « tu es une merveille ».


À propos de la série Eres una Maravilla (Tu es une Merveille) /
Texte du poète
Thibault Marthouret, 2013
About the serie You are a Wonder /
Text from the poet Thibault Marthouret, 2013

Once our eyes close, we go to the other side of sleep to dig through the contents of an entire life: a toy box, a biology cupboard, an antique or collector’s or grandmother’s showcase, a tourist trap, a cabinet, a pantry, a jewelry box, boxes crammed into an empty house… What we take into our nighttime museum is fragmented by our mind, mixing it, putting it back together, and these restored finds are the backdrop and the protagonists of our dreams, of our nightmares… She works with dreams in broad daylight, an oneiric inventor exiled in the conscience.

Une fois les paupières closes, nous basculons de l’autre côté de l’éveil, nous partons piocher dans les contenants de toute une vie : coffre à jouet, armoire de classe de biologie, vitrine d’antiquaire, de collectionneur, de grand-mère, magasin de bibelots, échoppe pour touristes, garde-meuble, garde-manger, boîte à  bijoux, cartons entassés dans une maison vide… Ce que nous prélevons dans nos musées nocturnes, notre esprit le fragmente, le mélange, le recompose, et ces trouvailles reconstituées forment le décor et les protagonistes de nos rêves, de nos cauchemars.

Magali Lambert nous est semblable, à cette différence près qu’elle pille les yeux ouverts. C’est une ouvrière du songe qui opère au grand jour, une inventrice d’onirique exilée dans la conscience. Elle tamise les vide-greniers, les marchés, les rues, les tiroirs oubliés, garde ce que nous n’avons pas retenu, ce que la vie a délaissé mais que le temps a conservé, ce qui aurait pu être jeté pour de bon mais semble avoir été sauvé de la destruction par son insignifiance même. De ce matériau brut, de ces éléments pauvres, désuets, cassés ou rococos, naturels ou artificiels, elle tire des créations, des machines à mettre en marche l’imagination, à la familiarité troublante, presque dérangeante tant il est perturbant de retrouver dans la vraie vie ce qui ne s’actionne que dans le sommeil.

La photographie est au cœur de la démarche de l’artiste. Elle est outil et participe de la construction de ces curiosités dont elle est le liant, la soudure. Elle fait tenir ensemble des objets aussi hétérogènes qu’un rouage et une corne, une tête de poupée et sa chevelure d’insectes. Ainsi est-elle mécanisme, ressort de ces œuvres, au même titre que les engrenages des mouvements d’horloge si présents dans la collection. Elle garantit l’unité et l’unicité des inventions mais elle est, dans le même temps, le souvenir de ces assemblages merveilleux, de ces fictions auxquelles, en tant que trace, elle nous fait croire. Chaque cliché de la série du projet « Eres Una Maravilla (Tu es une merveille) » est empreint d’onirisme et de cruauté, et il s’imprime sur notre rétine comme ces rares images de contrebande qui nous restent au matin et que nous contemplons avec une certaine amertume puisque, du puzzle, nous ne possédons plus que quelques pièces. L’envie de voir ces inventions en mouvement se heurte constamment à leur absence mais cette frustration est contrebalancée par un émerveillement d’archéologue et une curiosité qui nous revient de l’enfance.


À propos de l’exposition Échos /
Texte de la critique d’art Lydia Harambourg, 2013

De retour de la Casa de Velasquez, la jeune photographe Magali Lambert, née en 1982 à Paris, expose pour la première fois dans la capitale : ses travaux s’inspirent de son séjour madrilène. La série « Miroirs du Temps » a été réalisée dans les jardins de l’Escurial. Plusieurs lectures sont possibles pour chacune des photographies de format carré. Le format fonctionne comme un piège à images, dématérialisées par la présence d’un miroir également carré. Posé contre un arbre, il renvoie ce que nous voyons pas dans un jeu du dedans et du dehors, du visible et du caché. Ce jeu de miroirs rappelle celui des Ménines de Velasquez. Par des moyens techniques différents – elle travaille l’argentique – , elle tente de retrouver une tactilité visuelle, qu’elle développe avec la série « Écho ». Le format carré répond à une forme d’équilibre, à une sorte de construction orthogonale. Ce qui est en miroir ici, c’est le corps de la photographe, posant pour des « autoportraits ». Laissés volontairement dans le flou, dans une vision tremblée, entre réalité et songe, ils répondent à un illusionnisme pictural. La mise en abyme de son corps se double de celle de l’espace. En déstabilisant l’espace-temps, les photographies de Magali Lambert ouvrent sur l’infini, sur l’étrange, pour mieux cerner le mystère du vivant.


À propos de la série Écho /
Extrait du t
exte du galeriste Jean-Yves Mesguich, 2013

Magali Lambert reprend le format carré. Le dispositif ne fait plus appel à un miroir, il est en miroir puisqu’il s’agit d’autoportraits. D’une «réflexion» sur l’espace corporel. Le corps se love autour d’une sphère laiteuse, réfléchissante et énigmatique, mettant en relation deux espaces, celui de l’intime proche de la caresse et celui de l’étrange, l’autre, le lointain.


À propos de la série des Miroirs du Temps / Espejos del Tiempo, el Escorial /
Texte de l’historienne de l’art
Clotilde Scordia, 2013

La précédente série photographique de Magali Lambert Eres una maravilla (Tu es une Merveille) mettait en abîme la dualité sacré – profane.
La photographe poursuit sa réflexion visuelle avec une nouvelle série sur les rapports complémentaires ou conflictuels que nouent ces deux notions antagonistes vécues dans un quotidien instrumentalisé qui met en scène la nature et son interprétation, la représentation que nous nous faisons aujourd’hui du sacré au sens générique. Le tabou de la (dé)sacralisation est toujours vivace. Comment le représenter ?
Les premières prises de vue ont eu lieu autour de l’Escurial, ancienne résidence des rois d’Espagne à Madrid. Ce fastueux complexe royal et monastique, édifié au XVIe siècle est le symbole du pouvoir temporel et intemporel. Ces espaces gigantesques s’étendent sur un vaste domaine peu visité en raison de leur large superficie. Des lieux emblématiques de l’Espagne catholique dont le maître d’œuvre fut Philippe II. Que nous montre Magali Lambert ?
Le format carré de la photographie montre au centre de celle-ci un miroir carré lui aussi reflétant ce qui se trouve derrière la preneuse de vue : le ciel bleu éclatant, la végétation, un tronc d’arbre qui répond à celui sur lequel est posé le miroir. Un jeu visuel réflecteur et démultiplicateur de l’image piégée.Le miroir carré au centre de la composition se veut l’obturateur de l’appareil photographique, là où passe la perception de la photographe et qui servira de révélateur lors du tirage.
La symbolique du carré est prégnante. Le carré incarne un monde équilibré et fixe. Il tente d’arrêter, de cerner les réminiscences du passé. Comment ne pas penser à ces lieux si chargés d’histoire, aujourd’hui désacralisés par la nouvelle fonction que l’époque moderne leur a donnée ? Ce lieu mémoriel privé de toute son histoire vivante s’offre comme un lieu de promenade. L’imaginaire pourvoit à cette absence. Magali Lambert apporte des réponses au silence et à l’absence. Ses photographies sont les stances d’un poème ouvert sur l’infini.
La perception de l’espace se fait à travers ces carrés qui scandent la photographie et construisent sa vision. La particularité de la démarche de Magali Lambert revêt une volonté de stopper cette instabilité permanente renvoyée par le carré ; ces lieux autrefois sacrés au sens spirituel et matériel sont aujourd’hui désincarnés de leurs forces profondes. Ils sont dans une désacralisation naturelle. Pour preuve, cette nature en jachère, revenue à son état premier de terre originelle. Une végétation folle qui se répand anarchiquement, hirsute, prise dans les rets du miroir.
L’illusionnisme du passé et du présent rejoint l’intemporalité de l’image cherchée par l’artiste.
L’interaction entre dedans et dehors joue ici sa pleine fonction d’évasion.


À propos de la série Eres una Maravilla (Tu es une Merveille) /
Extrait du texte du chercheur Raphaël Demès, 2013

Des rouages d’horloges rouillés se répandent sur un présentoir, des papillons épinglés semblent observer des sabliers, des souvenirs sont cristallisés dans des cages de verre. Voici quelques objets donnés à voir par Magali Lambert dans sa série intitulée Eres una Maravilla (Tu es une Merveille). Les différentes photographies présentées invitent à une réflexion sur les rapports étroits entre l’objet et son possesseur, liant l’objet et le temps de même que le temps et l’individu. En provoquant des rencontres entre le spectateur et ces objets mais aussi entre les objets eux-mêmes, l’artiste interroge la valeur que l’on confère à l’objet unique puisque, bien souvent, c’est le possesseur qui voit en celui-ci la « merveille ». Au sein d’une série de photographies de combinaisons signifiantes d’objets variés, il va s’agir de réfléchir sur le processus de révélation de l’exceptionnel, sur les mécanismes qui transforment le quotidien en extraordinaire.
L’artiste a choisi d’actualiser l’univers des cabinets de curiosités afin de mesurer les enjeux de ces collections par rapport à son étude de l’objet. Ainsi, entre objet naturel et artificiel, entre singulier et sériel, entre individuel et universel, cette série d’images interroge l’objet mais également différentes facettes du temps qui gravite autour de ces rencontres d’éléments hétéroclites. Des curiosités exposées aux supports dévotionnels en passant par le thème de l’enfance, c’est à partir du temps que va s’enclencher une véritable réflexion autour du souvenir et de l’émotion.

Publicités